TERRILS EXPLORÉS, TERRILS RÊVÉS

QUAND LES ENFANTS S'EMERVEILLENT

 
À l’occasion de l’exposition « Daniel Pelletti. Peinture à vif », dont le versant proposé au MMDD est consacré aux paysages, un projet sur le long terme a permis aux enfants de l’Ecole de Bois-du-Luc d’exploiter la thématique des terrils dans ses dimensions nature et art.
 
Tout comme les châssis à molettes, les terrils restent des symboles forts du passé minier de nos régions. Ils continuent à raconter leur histoire en émaillant les paysages. Mais pour les enfants, ils ont toujours fait partie du décor. Que pourraient-ils savoir de la jeunesse de ces montagnes ? Et comment leur faire découvrir la richesse qu’elles abritent ?
 
Durant quelques mois, le projet culture-école « terrils explorés, terrils rêvés » a permis aux enfants de la 3e année primaire de l’Ecole Libre de Bois-du-Luc d’allier les dimensions nature, patrimoine et art pour créer un lien fort avec ces collines qui marquent leur ligne d’horizon. Ces mamelons faits de terres et de pierres venues des profondeurs de la mine, rebut du travail de leurs ancêtres. En arpentant de long en large le terril Albert 1er, les enfants ont d’abord côtoyé la biodiversité au plus près et découvert son évolution au fil du temps et des saisons. Ils ont fait un avec la nature en courant sur les sentiers, en dévalant les pentes raides, en collectant des éléments à observer au microscope, en cherchant des fossiles, en écoutant monter la sève des arbres, en caressant leur tronc, en cherchant à reconnaître les petites bêtes, en respirant les parfums des fleurs, en écoutant les chants des oiseaux ou le vent faisant craquer les troncs. Ils ont joué aux explorateurs avec leur carte et leur boussole.
 
Quand ils ont représenté leur terril, chaque dessin était différent. Car chacun a vécu à sa façon ces découvertes et les as transposées dans son imaginaire. Maëlyne, Zakary, Lenny, Nour, Maelys, Alessio, Aurelio, Philippe, Maelys, Alex, Klécia, Alparslan, Nathalie, Céléna et Gianna : tous étaient prêts pour découvrir comment un artiste interprétait ces paysages issus des charbonnages. Les couleurs vives, les formes géométriques, les structures étranges des tableaux de Daniel Pelletti les ont émerveillés. Ils en ont eu, des questions à lui poser, à cet homme, connu par-delà les frontières… et qui habite pourtant la maison juste à côté de leur école !
 
Et puis ils se sont essayés eux-mêmes à la peinture, imitant les circuits imprimés qui parsèment les œuvres de Pelletti, choisissant à leur tour des couleurs tranchées pour les appliquer à leurs propres terrils. Après cette œuvre très personnelle, plus dur a été l’exercice collectif et éphémère du land art. Mais tout aussi porteur…
 

 

CARNET DE BORD D'ESCAPADES AU PAYS DES TERRILS

 

Jeudi 10.02.22


 

Il pleut. Il a fait beau en début de semaine, et voilà qu’aujourd’hui, parce qu’il faut monter sur le terril, il pleut à verse ! Heureusement, ça n’a pas trop l’air d’effrayer les enfants. Ils ont chaussé leurs vieilles baskets ou leurs bottes, enfilé des vêtements qu’ils peuvent salir, et c’est parti ! Brouhaha généralisé !

 

Les camionnettes nous déposent au château d’eau : un bel endroit pour embrasser le paysage et regarder les terrils qui nous entourent.

 

  • Quelle est la différence entre les 2 terrils que vous voyez dans le paysage ?
  • Il y en a un qui est debout et un autre qui est couché !
 
On peut dire ça ! En tout cas, ils ont des formes très différentes, et cela s’explique par la « vieillesse » du terril : la période plus ou moins ancienne de l’exploitation du charbonnage, et la façon dont on y a acheminé les stériles.
 
Un peu plus loin, on observe que l’arbre qui est le plus présent sur le terril, c’est un arbre au tronc blanc. C’est le bouleau, dit Nour. Le bouleau est le roi du terril, un peu comme le chêne est le roi de la forêt.
 
Au départ, le terril était tout noir. Noir de terre et de pierres. Maintenant, il ressemble à une forêt. Des plantes y ont poussé. Mais comment voyagent les graines ? On montre différentes sortes de graines : celles qui se dispersent avec le vent, celles qui sont digérées puis expulsées par les animaux, celles qui se collent à leur pelage.
 
Comment les plantes ont-elles pu pousser ici, sur un sol qui était si pauvre au départ ? Les plantes ont besoin de nourriture, de lumière et d’eau. Le bouleau n’est pas une plante compliquée : il n’a pas besoin d’une terre très riche pour pousser. Il a le tronc blanc, contrairement aux autres arbres, et attire moins la chaleur du soleil. Il retient l’eau de pluie avec ses racines qui s’étendent partout - et qui lui permettent de bien s’accrocher au terril. Son feuillage donne de l’ombre à d’autres plantes plus délicates et quand il perd ses feuilles en automne, cela nourrit et enrichit la terre pour les autres plantes, et la végétation du terril se diversifie.
 
Il fait tellement brumeux qu’on n’aperçoit pas grand-chose du paysage ! On l’observera la prochaine fois ! Alors, on part à la chasse aux fossiles. Ça glisse, c’est boueux, nos mains sont vraiment très très sales et on ne trouve pas beaucoup de fossiles ! Mais on s’amuse bien à escalader et à fouiller le sol.
 
On poursuit ensuite la montée jusqu’en haut. C’est nous aujourd’hui les rois et les reines du terril ! On découvre l’ancienne machine qui permettait d’acheminer terres et pierres jusqu’en haut. Elle a un nom poétique : le monte-au-ciel !
 
En haut du terril, on a parlé de la nature en hiver. La nature est au repos. Il n’y a presque pas de feuilles. On s’est tu, on a fermé les yeux et ouvert grand les oreilles, et on a entendu peu de sons dans la nature : 4. On les a imités : le bruit des voitures, le vent, un chant d’oiseau et un autre, Une mésange et une corneille. Il y avait des moustiques qui tournaient autour de nous, bizarre en plein hiver.
 
Puis on a récolté des éléments pour pouvoir les observer au microscope : pierres avec ou sans fossiles, feuilles lisses ou piquantes, fruits murs ou pourris, boules qui s’accrochent et bogues, plumes, et une drôle de chose en forme d’étoile : c’est un champignon typique du terril, une astrée.
 
Comptages de récolte :
Moi, j’ai 4 pierres colorées, 2 fossiles de plantes et 3 pierres qui ne s’ouvrent pas. 
Moi, j’ai 2 champignons étoiles, 1 caillou en balade, une écorce de bouleau et du poil à gratter
Moi j’ai de la mousse et des fruits pourris, des cailloux mais pas de fossile
Moi, j’ai une plume, des feuilles vertes et d’autres brunes, ramassées au sol.
 
Vendredi, en classe, grâce au microscope qui nous permet de voir le moindre détail, poils ou trous minuscules, nervures et points brillants, on découvre comme la nature est magnifique !

 

Jeudi 17.02.22


 

On a visité le musée pour comprendre comment on exploitait le charbon et d’où viennent les terrils. On a beaucoup aimé découvrir les outils que les mineurs utilisaient, marcher dans le noir du côté de la fosse et mettre les casques pour nous éclairer.

 

Jeudi 10.03.22


 

Aujourd’hui, enfin, le temps est de la partie : un beau soleil printanier ! On peut même enlever les blousons au fil de la montée ; un nœud autour de la taille et hop ! c’est parti !
 
Ce matin, on a découvert en classe comment trouver son chemin :  à l’aide d’un gps quand on part en voiture avec les parents (eh non, un gps, ce n’est pas de la magie : quand il nous montre le chemin, c’est grâce aux satellites ! ). « Dans la voiture de ma tante, il n’y a pas de gps, alors on prend une carte ! » Chaque groupe reçoit un type de carte différent : carte routière, carte topographique, plan de ville ; chacune a son utilité. On repère l’école : le plus facile est de trouver un indice qui peut nous aider. L’église en face de l’école, ce sera parfait : il suffit de chercher une croix ! Puis on trouve les « carrés de Bois-du-Luc ». Le dessus de la carte étant toujours au Nord, on tourne les cartes jusqu’à trouver la bonne orientation, puis on vérifie avec les boussoles !
 
Après-midi, c’est sur le terrain que les petits explorateurs vont s’exercer à l’orientation ! On n’emporte plus que les cartes IGN - celle de La Louvière et celle de Binche, puisque le terril Albert 1er est juste à la jonction des deux – et on fait une première halte « orientation » au château d’eau. Pas facile de se repérer ! On monte ensuite jusqu’au belvédère pour observer enfin le paysage caché par le brouillard lors de notre première montée. On compte les terrils, les éoliennes, on cherche après une voiture blanche, une vache, une église ; on situe l’horizon, l’avant-plan, le plan moyen et l’arrière-plan. On oriente à nouveau les cartes, et on recommencera une dernière fois au sommet. A plusieurs reprises aussi, on ferme les yeux pour écouter les sons autour de nous : la nature est un peu plus réveillée que la première fois : il y a plus d’oiseaux. On entend beaucoup les voitures, mais aussi un avion, le marchand de glace, le vent dans les arbres et la cloche de l’église.
 
Surprise : on va jouer au docteur ! On va ausculter le tronc d’un bouleau avec un stéthoscope pour essayer d’entendre la sève couler. Mais ce n’est pas évident… Il y en a même un qui entend un aigle ; et le voilà parti au pays des Indiens.
 
Enfin, on collecte à nouveau des éléments à observer demain au microscope. Cette fois, on trouve quelques beaux fossiles. Les plantes ont déjà poussé un peu plus, sur le saule, on prélève des chatons à phases différentes de développement. On voit plus d’insectes (mais on les laisse là !) : une coccinelle, une araignée, de drôles de bêtes avec plein de pattes. La prochaine fois, on essaiera de déterminer les bêtes du sol.
 
Demain, les enfants dessineront tous les détails d’un élément qu’ils ont collecté dans leur sac et qu’ils observeront au microscope. Puis ils écriront 5 phrases : au terril, j’ai… (cueilli, ramassé, entendu, vu, touché, senti, pleuré, râlé…).

 

Jeudi 21.04.22


 

Le printemps est vraiment là ! La végétation est dense. « Avant, y avait pas d’arbre », dit Philippe. « Pas d’arbres ? Vraiment ? Précise un peu ce que tu veux dire… « Il n’y avait pas de feuilles sur les arbres, ils étaient tout nus ! ». On approche le terril par un autre côté que les deux premières fois, histoire de bien observer les changements de loin. Puis on se rapproche, et là, c’est toute une symphonie d’oiseaux qui nous accueillent : on s’en souvient, la première fois, en hiver, on avait à peine entendu deux oiseaux… Quelle joie d’être dans la nature, de pouvoir marcher ou courir à son rythme (enfin presque) ! On prend le chemin à la file indienne, on observe les schistes, le cerisier en fleurs -ce qui nous permet de nous rappeler la façon dont les graines se dispersent. Les oiseaux adorent les cerises !! Maëlyne passe la première et sursaute quand une tourterelle s’échappe d’un buisson à son arrivée : laquelle des deux a fait le plus peur à l’autre ? On se rend compte qu’on passe par le versant sud du terril : grâce au soleil et à la végétation. Puis on emprunte un chemin escarpé jusqu’au petit coin aménagé par l’école du dehors : aujourd’hui, c’est à nous de faire l’école dehors ! On s’assied en cercle sur les rondins de bois. Première mission : observer les petites bêtes au sol après les avoir attrapées délicatement et à l’aide de la clé de détermination. On soulève de vieilles souches ou des pierres : quel grouillement !! Beaucoup de cloportes, quelques chenilles qui avancent en se tortillant. Pas facile de compter le nombre de pattes tellement les animaux bougent ! Ensuite, on étale un grand papier blanc au sol et on secoue la branche juste au-dessus : quelques petites bêtes qu’abritait l’arbre y tombent… Philippe a peur des petites bêtes et participe peu à l’activité, même si Maelys essaie de l’entraîner.
 
Et maintenant, on se recentre : chacun choisit un arbre, l’entoure de ses bras, pose son front contre son écorce, ferme les yeux. Et imagine son histoire. Au début, certains font les clowns… Ce n’est pas dans leurs habitudes de se poser calmement contre un arbre… Je fais semblant de rien, je poursuis mes propositions pour faire voyager leur imagination, et petit à petit tous entrent dans la danse… Au retour, je propose à ceux qui le veulent de raconter l’histoire de leur arbre. Deux candidats seulement. « Je crois que mon arbre est vieux, il aime quand il pleut, car il ne veut pas avoir soif ». « Je crois aussi que mon arbre a au moins 67 ans, mais lui il aime l’été, quand il y a beaucoup de feuilles, qu’il se fait beau ». « Mais il se fait beau pour qui ? « Les autres arbres, les humains qui se promènent ». Peu à peu, d’autres veulent raconter leurs histoires aussi. « Mon arbre a le tronc lisse, il a 8 ans. » « Comme toi ? « « Oui, il abrite des oiseaux et des petites bêtes ». « Mon arbre a trop de mousse, il voudrait une saison où il n’y a pas de mousse ». Alessio rigole en disant qu’il a une histoire ; il a sans doute peur qu’on se moque de lui, c’est quoi ces histoires d’arbres qui ont une vie ?? Son frère rigole aussi et répète la même histoire.
 
Mince alors, il est déjà presque l’heure !! Le temps passe trop vite ! On voudrait encore faire tant de choses ! Alors chacun prend le petit bout de papier que je leur donne et vont vite recherche l’élément de la nature qui correspond au mot : doux, cassant, piquant, humide. « C’est quoi, non vivant ? » me demande une enfant….  « toi, tu es vivante ou non vivante ? Vivante. Et l’arbre ? vivant. Et la fleur ? Vivant. Et les petites bêtes ? Vivantes. Et la pierre ? Non vivant ! ça y est, elle a compris… Si bien qu’elle doit trouver autre chose qu’une pierre qui ne vit pas : elle a trouvé : un morceau de bois mort. Il a été vivant un jour, il est mort à présent…
 
La descente est sportive, même si elle est très courte ! Certains tombent et rient. Sur le chemin du retour, on peut à nouveau courir ; on passe près de la mare.

 

Vendredi 29.04.22


 

Le grand jour est arrivé : les enfants découvrent l’exposition de Daniel Pelletti. Un premier contact pour la plupart avec l’art ; la spontanéité est de mise en abordant les œuvres. Avant d’entrer quelques consignes s’imposent : sur le terril, on courait et on touchait tout ce qu’on voulait ; dans une exposition, on est calme, on se tient à distance des œuvres pour ne pas les abîmer. Deux univers complètement différents. Les enfants sont fiers : ils ont la chance de découvrir l’exposition en primeur, avant les journalistes et les autres visiteurs ! Ils ont également la chance de découvrir les coulisses du montage d’une exposition : les préparatifs ne sont pas encore tout à fait terminés.
 
Avant d’entrer, les enfants me montrent les dessins qu’ils ont fait du terril. Certains se veulent fidèles, d’autres ont déjà mis leur petit grain d’imagination et de réappropriation. Alparslan par exemple y a parsemé plusieurs formes géométriques, Philippe a représenté un terril d’autrefois mêlé à un terril d’aujourd’hui. L’idéal pour expliquer que l’artiste nous donne à voir sa propre vision du monde et non la réalité telle qu’on pourrait la voir sur des photos. Dès l’entrée, ce sont des yeux émerveillés par toutes ces couleurs qui jaillissent au premier regard. J’explique que Daniel Pelletti est le voisin de leur école, qu’il a grandi dans ce paysage et qu’il le réinterprète à sa façon.
 
Couleurs, formes, maisons de la cité, « ici on dirait le paysage qu’on voyait en haut du terril, il y a plusieurs terrils », « ici c’est la cité de Bois-du-Luc et la maison du directeur ! », reconnaissent les enfants ; « on dirait des animaux, dans le paysage » là où Daniel Pelletti a posé des dolmen et des menhirs… Un enfant repère de drôles de motifs dans les ciels de plusieurs toiles. Je sors de mon sac un circuit imprimé et explique qu’il a décidé à une période de son œuvre d’utiliser des circuits imprimés comme pochoirs. Ils remarquent les couleurs pailletées, les traits de couleurs remises au couteau à la fin par l’artiste pour donner du relief, les taches dorées… On s’approche pour lire le titre, on s’éloigne pour mieux apprécier l’ensemble, on fait le tour, toujours aussi émerveillé… en donnant son avis, désormais connaisseur… « celui-ci, j’aime moins ! »
 
Puis chacun choisit son tableau préféré et pose devant. Jeff va immortaliser le moment :
 
Klécia : «J’ai choisi celui-ci parce que j’aime bien les couleurs et les paillettes »
Alparslan : « il est doré au ciel ; il y a beaucoup de couleurs et de voitures »
Maëlyne : « J’aime bien celui-ci parce qu’en bas, il a voulu montrer les couleurs qu’il a mises dans son tableau. Il y a des motifs qui font penser à de gros rochers, comme dans l’ancien temps ceux qui dessinaient dans les grottes »
Lenny : « j’aime bien le personnage en relief, et comment il a fait le dessin sur les maisons »
Zakary : « il me fait rire, ce tableau, avec le « choipeau » d’Astérix ! Et le truc qui fait un peu hacker, la carte graphique, on dirait un ordinateur qui a un virus »
Alex : « J’ai choisi celui-ci parce qu’il y a beaucoup de vert et que cela représente la nature ; j’aime bien les petites touches de couleurs. J’aime bien les tablettes !! « les circuits imprimés ? » - « oui ! »
Maelys : « J’aime bien les terrils, les couleurs du ciel et les animaux ; là on dirait un éléphant… »
Nour : « J’aime bien les maisons en bas, comme un ruban et les terrils. »
Philippe : « J’aime bien les chemins, les taches »
Nathalie : « on dirait des flamants roses ; le tableau est très coloré, le sol aussi, et en plus il y a des paillettes ».
Aurélio : « il a mélangé du rouge, du bleu, du jaune et ça donne vraiment bien ! »
Alessio : « j’aime bien parce que c’est ancien. On voit les panneaux, les poteaux, les maisons et tout. »
Gianna : « c’est comme un coucher de soleil, c’est beau ! »
Céléna : « j’ai choisi celui-ci parce que c’est un ciel bleu et qu’il y a des traces d’ordinateur ».
 
Mardi, ils pourront poser toutes leurs questions à l’artiste !

 

Mardi 03.05.22


 
C’est le grand jour ! Les enfants vont rencontrer l’artiste ! « Vous peignez bien, Monsieur ! » lance un enfant quand Daniel Pelletti lui serre la main, comme il l’a fait à chacun de ses copains.
 
Extraits choisis de la rencontre :

 

« C’est des vrais terrils, mais ce ne sont pas les vraies couleurs ! »
« Tu dessines comme tu penses »
DP : « je ne dessine pas vraiment ce que je vois : je m’inspire des choses existantes, comme le terril Albert 1er ; vous l’avez reconnu ? C’est la forme que l’on voit quand on est sur la route de Binche. L’hiver, on le voit mieux.
 
« Pourquoi vous faites des formes en zig zag dans le terril ? »
DP : « Cela évoque des changements de plans, c’est très graphique ».
 
« C’est comme pour les plaques d’ordinateurs ? »
DP : « Je mets ça parce que c’est beau, mais c’est aussi un signe : ce genre de circuit compose aujourd’hui tout notre environnement technologique, les télés, les téléphones, les ordinateurs, aujourd’hui, c’est ça la communication. On ne se parle plus comme ça, on ne se parle que par messages. Je travaille avec des pochoirs, je cache des parties. »
 
« ça doit être dur de ne pas dépasser ! »
DP : «Je dépasse aussi quelquefois ! Et puis, vous avez vu, je vais jusqu’au bord du cadre. Mais pour les formes, je fais des caches avec des bouts de papier et puis je viens les cerner avec des lignes. »
DP : « La peinture ancienne, on avait l’impression que c’était des photos, parce que les peintres utilisaient la perspective qui donne de la profondeur. Moi, on n’a pas l’impression que c’est une photo. Moi, la profondeur, je ne la donne pas par les lignes, je la donne par la couleur. »
Il appelle Zakary qui a un sweat jaune, et Françoise qui a une blouse bleu-gris avec des ronds colorés, mais pâles. « On voit plus le pull jaune, on dit qu’il « avance », tandis que le gris bleu de la tunique, il est froid, donc « il recule ». Quant aux cercles, ils provoquent un dynamisme : comme les roues ça tourne, ça roule. En composition on dit « dynamique et statique ». Sur ce tableau par exemple, j’ai fait le fond – le ciel – en jaune, j’ai fait l’inverse de la réalité. Le terril, c’est un triangle, mais on dirait aussi un sein. Cela rappelle Cézanne : il a tout ramené à des formes simples, des cercles, des cylindres, des cubes, pour simplifier les choses.
 
Alperslan : « vous faites des dessins au crayon avant de peindre ?
DP : « Je dessine au crayon sur la toile, et mon dessin est assez précis. Ensuite, en cachant certaines choses, je vois d’autres choses qui apparaissent. Si vous regardez de près, les formes ne correspondent pas vraiment. »
Le titre de ce tableau, c’est « la rue du départ », c’est une rue de Paris. Il y a un grand peintre, Mondrian, qui fait des lignes simples, des peintures avec des règles bien précises. Moi, c’est très compliqué. J’ai décidé de mettre toutes les couleurs que j’ai utilisées dans le bas du tableau… En peinture, ce n’est pas comme les règles d’orthographe ou de mathématiques, on peut remettre en question les règles, c’est le résultat qui compte. Mais attention, hein, ça ne marche pas avec l’orthographe ! »
 
« Comment vous faites les grosses taches ? »
DP : «Je mets beaucoup de peinture sur le pinceau et je fais pffft comme ça ! C’est aléatoire ! ça peut être beau, ça peut être moche ; si c’est moche, j’enlève la couleur et je recommence. »
« Certaines de mes peintures sont plus réalistes, ressemblent plus à la réalité. Certaines sont grandes dans la surface, mais il y a moins de détails, elles ne sont donc pas plus longues et difficiles à faire. »
« Ici, il y a des épaisseurs. J’ai modelé de la gaze avec un vernis spécial, puis je suis revenu avec de la peinture dessus. Et j’ai ajouté de la poussière de charbon, que j’ai fixée dessus. Parfois, je mets des paillettes. Ce tableau symbolise le travail de la femme ; elle est écartelée entre tout ce qu’elle doit faire au travail et à la maison. »
«En peinture, il y a bien sûr de l’apprentissage des techniques ; mais être artiste, c’est encore autre chose : on n’apprend pas à être artiste ! Être artiste, c’est une façon de voir les choses autrement. On choisit une technique pour l’exprimer ».
« Quand j’avais votre âge, j’aimais dessiner. Ça prenait tellement de place que j’étais puni à l’école parce que je dessinais au lieu d’écouter. »
 
« Pourquoi de la peinture ? Pourquoi pas des crayons de couleurs ou des marqueurs ? »
DP : « J’ai dessiné avec tout ! Quand je vais en vacances, je ne fais pas de photo : j’ai un carnet et des marqueurs et je dessine ce que je vois. »
« Le ciel est très jaune, et ici, on voit la toile, avec un tout petit peu de sable sur la peinture. C’est mon avant-dernière peinture de terril. J’étais fâché, ce jour-là. J’ai pris mon pot de peinture rouge et j’ai tapé sur la toile jusqu’à ce qu’il soit vide ! Après, je n’ai plus eu envie de faire des paysage… Le dernier, je l’ai fait rose bonbon. »
« on dirait une tranche de jambon, m’a dit la bouchère ; et elle me l’a achetée »

 

Jeudi 12.05.22


 
Aujourd’hui, c’est nous les artistes ! Durant la matinée, les enfants vont créer leur peinture de terril « à la manière » de Pelletti. L’après-midi, place à la nature et à la création d’une œuvre collective.

 

Installés dans le petit atelier pédagogique, les enfants sont étonnamment calmes et patients. L’environnement de bois upcyclé et de cocon à leur taille y serait-il pour quelque chose ? Françoise, l’animatrice, explique étape par étape la façon dont on va procéder. C’est très lent et posé et cela semble leur convenir. D’abord, dessiner l’esquisse sur papier – il faut au moins un terril, peut-être des maisons et un site industriel. Ensuite, la reproduire sur sa toile, que l’on a choisie carrée ou rectangulaire, sans trop appuyer sur la mine de crayon. Pas si simple que cela et certains y réussissent mieux que d’autres. Place à la peinture proprement dite. Pour le fond, il s’agit d’ »imiter » les circuits imprimés qui sont la marque de fabrique de Daniel Pelletti : on plie en deux des papiers, on coupe au milieu et on déplie, comme quand on faisait des petits napperons de dentelle. On utilise la perforatrice pour parsemer son pochoir de trous. Ensuite, on emballe tout le monde dans des sacs poubelle pour préserver les vêtements des taches d’acrylique. Le pochoir bien placé sur la toile – droit, de travers, en bas, en haut : comme on le souhaite -, on applique la peinture avec des cotons tige, certains la sèchent en tamponnant avec une éponge.

 

Place à la récré, on revient un peu plus énervés et pourtant il faut encore s’appliquer : chacun choisit une couleur pour le fond – le ciel – sans se soucier, comme Daniel, de la réalité des choses. Les peintures sont de couleurs vives. Les ciels seront mauve, rouge, jaune, bleu ou vert vif ! On choisit une seconde couleur à poser sur un autre élément du décor, en oubliant pour le moment les petits détails : pas facile, cette façon de peindre en s’abstrayant du sujet lui-même pour ne considérer que les masses de couleurs. Les enfants deviennent moins calmes : ils se sont appliqués toute une matinée ! Les détails et les contours, on les dessinera au feutre ou au pinceau noir le 2 juin, juste avant d’accueillir les parents. Ce sera un peu juste, mais il faut composer avec les contraintes.

 

Après-midi, Françoise explique ce qu’est le land art : faire de l’art avec les éléments de la nature. Ici, bien sûr, on va essayer de représenter un terril ! Quelques règles pour collecter sans abîmer, et c’est parti ! En ce mois de mai, il y a vraiment beaucoup d’éléments intéressants : le jaune des boutons d’or et des pissenlits, le vert des cerises pas mûres (on a pu couper la branche parce qu’elle gênait), et de hautes herbes, le bleu des myosotis. Beaucoup de petit bois mort et le schiste rapporté du terril. On dirait que certains préfèrent la collecte que la création patiente de l’œuvre. Il faut travailler en équipe : le collectif est plus difficile que la création personnelle d’une œuvre. Les enfants se disputent un peu, il y a les meneurs, ceux qui ne se sentent pas écoutés, ceux qui rapportent beaucoup de choses mais ne prennent pas le temps de bien les disposer. Zakary ne prend que les chatons, Philippe va au-delà des limites données et revient les jambes remplies de piqûres d’orties. Et pourtant, ils continuent à tous retourner dans cette zone : l’appel du large !

 

« ça ne sert à rien », s’écrie un enfant quand il se rend compte que cette œuvre-là, contrairement à sa toile peinte le matin, non seulement il ne pourra pas la reprendre chez lui, mais en plus elle ne va rester belle que quelques jours. Apprendre l’éphémère, le plaisir de créer juste pour l’acte de créer, la difficulté de travailler ensemble en s’écoutant les uns les autres. Le land art, c’est tout ça !

 

Peut-être faudrait-il une deuxième séance – pas précédée d’un atelier matinal qui a requis beaucoup de patience – pour qu’ils prennent davantage plaisir à l’exercice. Quand on s’y applique, c’est un peu une thérapie zen, qui calme le corps et l’esprit…comme le remarque madame Valérie.
 
À la fin, on passe d’œuvre en œuvre et chaque groupe explique ce qu’il a représenté.
 
Un projet sur le long terme, c’est le plaisir d’apprivoiser des enfants, de découvrir leur personnalité, leurs goûts au fil du temps, et de les voir évoluer, s’ouvrir à de nouveaux horizons, se sentir de mieux en mieux.

Mon tableau préféré